Qui prendra soin de l’intimidateur?


Écrit par Deborah McNamara (1 janvier 2016)

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Une fille nommée Lucy prenait plaisir à m’intimider alors que j’étais en 6ème année. Sa mère est décédée subitement d’un cancer lorsqu’elle n’avait que 11 ans. De plus, cette femme a laissé derrière elle un époux et quatre enfants. Suite au décès de sa mère, Lucy semblait confuse et triste, mais elle n’était pas malfaisante. Je me souviens distinctement que notre professeur nous avait demandé de faire preuve de compassion envers Lucy, et c’est ce que nous avons fait pendant un certain temps. Il est difficile de déterminer exactement quand sa transformation a eu lieu, mais au moment où son père s’est remarié, sa tristesse a cédé la place à un comportement froid, amer et endurci. D’une certaine façon nous avions tous compris qu’il était impossible que Lucy demeure la même personne après avoir vécu de telles expériences. Bien que j’ai été capable de concevoir sa peine, je n’étais décidemment pas préparée à affronter l’intimidatrice que Lucy était devenue.


Lucy semblait prendre un malin plaisir à tenter de me faire sentir invisible et à transmettre le message que j’étais insignifiante. En outre, son passe-temps favori à l’école n’était pas de se soucier de sa performance académique. En revanche, elle préférait s’en prendre à moi et m’aliéner. Bien que cette animosité m’ait attristée, j’ai préféré me distancer d’elle, l’éviter et jouer avec d’autres enfants. Je me souviens également d’avoir pris en pitié mes camarades qui la suivaient, tels des moutons qui se rendaient à l’abattoir.


Je me rappelle que je me suis sentie bouleversée strictement lorsque Lucy a commencé à répandre des fausses rumeurs à mon égard. Il arrivait fréquemment que mon amie Natalie se précipitait vers moi, le visage rouge et le débit de voix rapide, afin de me confier le dernier « secret ». En peu de temps, j’ai réalisé que Lucy se servait de Natalie pour m’atteindre. À un certain point, je n’en pouvais plus d’entendre les paroles blessantes de Lucy, et dans un moment d’exaspération j’ai avisé Natalie que j’étais prête à remédier à la situation si Lucy persistait à ébruiter des commérages à mon sujet. De plus, j’ai dit à Natalie que « j’attendrais Lucy à la sortie de l’école et que je serais prête à me battre pour défendre mon honneur ». En constatant que les yeux bruns de Natalie, teintés de bienveillance et de naïveté, s’étaient soudainement agrandis, j’ai pris l’initiative de souligner ceci : « Je m’en fiche si j’ai des ennuis! Je vais la frapper pour qu’elle apprenne sa leçon! » Je n’ai pas avoué à Natalie que j’étais terrorisée à l’idée d’avoir des problèmes, de me blesser ou de faire mal à Lucy. Toutefois, j’étais dans l’incapacité de visualiser d’autres solutions et je ne voyais aucune porte de sortie à cette situation. Le lendemain, Natalie, tendue par son rôle de médiatrice, est venue me trouver pour me dire ceci : « Lucy ne veut pas se battre avec toi. Est-ce que tu vas la frapper même si elle cesse de répandre des rumeurs? » Surprise et soulagée par ces propos, je suis parvenue à m’affirmer en mentionnant à Natalie que cet arrangement me convenait parfaitement et que je ne passerais pas à l’action.


Les campagnes contre l’intimidation, les politiques de tolérance zéro et la présence de conseillers auxquels il était possible de se confier n’existaient pas à mon école lorsque j’avais 11 ans. Par conséquent, il m’est impossible de savoir si ces mesures pouvaient influencer ma décision ou améliorer mon sort d’une quelconque manière. Néanmoins, à l’âge de 11 ans, je suis certaine que je n’aurais pas été portée à demander de l’aide à un adulte parce que cela aurait aggravé ma situation en amplifiant mon statut de victime. En outre, je sais pertinemment que ma mère se serait rendue à l’école sur le champ dans l’intention de s’assurer que les correctifs nécessaires soient instaurés. Par ailleurs, il est évident qu’elle aurait appelé le père de Lucy dans le but de discuter de cette situation et de lui faire part de ses préoccupations. Quoique je compatisse avec cette façon de faire puisque je suis un parent, je savais intuitivement à 11 ans qu’il était préférable de ne pas démontrer sa vulnérabilité à un intimidateur. Par exemple, si Lucy avait été témoin que mes parents ou proches adultes ressentaient le besoin de me secourir et de me protéger, elle aurait redoublé d’efforts pour me tourmenter et me ridiculiser.


J’étais consciente que je n’avais pas été apte à changer l’intimidatrice en Lucy, et ce, bien que j’avais « réussi avec brio » à contrecarrer ses tentatives d’intimidation. D’autre part, elle a rapidement substitué de cible en intimidant un autre enfant dans la classe qui avait une allure particulière et dont les parents étaient peu fortunés. Lucy avait besoin d’être comprise, écoutée et prise en charge plutôt que d’être soumise à des conséquences, des punitions, des leçons d’empathie, des politiques de tolérance zéro ou des menaces formulées à son égard; telles que les miennes. En réalité, Lucy avait vécu plus de séparations qu’elle ne sentait capable d’en prendre et elle se sentait perdue. Elle avait une mère qui est disparue soudainement, un père qui s’est remarié rapidement et elle devait braver la période charnière de l’adolescence sans avoir de figure maternelle prédominante pour l’épauler et la guider. Je vous cite les séparations dont j’étais consciente, mais est- ce possible qu’il y en ait eu d’autres? Est-ce que son père était disponible pour elle? Était-il submergé par le chagrin causé par la perte de sa première femme ou était-il tout simplement distrait par sa deuxième épouse? Est-ce possible que Lucy ait eu à déménager dans une nouvelle maison suite aux secondes noces de son père en laissant derrière elle le foyer où sa mère a pris soin d’elle pour la dernière fois? Qu’est-il advenu de ses frères et comment ont-ils vécu le deuil de leur mère? Est-ce que Lucy aurait été victime d’intimidation à la maison? Est-ce qu’elle était entourée de grands-parents ou d’autres adultes qui pouvaient l’épauler et la soutenir afin de faire face à toutes ces pertes? Bien que je ne sois pas en mesure de répondre à ces questions, je sais pertinemment que l’intimidatrice qu’elle est devenue découlait de toutes les séparations auxquelles elle a été assujettie sur un court laps de temps.


Lucy se trouvait dans l’incapacité d’exprimer que ses blessures émotionnelles étaient trop profondes et lourdes à porter. Conséquemment, son cerveau s’était déplacé de manière à compenser et à lui assurer une protection face à une trop grande source de vulnérabilité. Ce n’est pas son cerveau qui était défaillant puisque la défaillance provenait bel et bien de son univers qui s’était entièrement démantelé sous ses yeux. En effet, les assises stables sur lesquelles elle avait grandies se sont effondrées subitement en emportant avec elles une part de son identité. Lucy était en mesure de démontrer de la compassion pour autrui. Par contre, si elle l’avait fait, elle aurait eu à défier une gamme d’émotions qui l’auraient envahie et bouleversée au plus haut point. Une question persiste : « Comment pouvait-elle trouver en elle toutes les larmes et tous les mots pour témoigner de la souffrance engendrée par la perte de sa mère, et ce, sans mentionner tous les changements qui se sont succédés par la suite? » En réalité, Lucy adoptait un comportement dur, intouchable et froid lorsqu’elle a commencé à tirer profit de la vulnérabilité de ses pairs. Assurément, elle a utilisé la honte, le dénigrement et l’intimidation pour m’ébranler et elle a éprouvé un immense plaisir à me blesser. Lucy n’était pourtant pas ce genre de personne, mais suite à de nombreuses séparations, elle est devenue une intimidatrice. Elle s’était obscurcie intérieurement et elle s’était mise à exploiter la vulnérabilité des autres. Ce faisant, elle projetait sur autrui tout ce qu’elle ne pouvait pas supporter d’elle intérieurement. En outre, son cœur s’était refroidi et ses sentiments étaient bloqués. Bref, Lucy n’était plus entièrement humaine mais plutôt en mode de survie.


Si vous m’aviez demandé ce que j’aurais aimé qu’il se produise entre Lucy et moi, je vous aurais répondu que j’aurais désiré que les adultes concernés prennent la situation en main, et ce, tout en préservant notre dignité. J’aurais souhaité qu’ils se soient aperçus de ce qui se passait réellement, et ainsi, de prendre l’initiative de s’occuper de nous. La tâche ne nous incombait pas de démêler et de comprendre la problématique qui se déroulait, et je ne crois pas que le simple fait de nous attribuer des étiquettes « d’intimidatrice » et de « victime » aurait amélioré la situation. Bien au contraire, si Lucy avait été traitée d’intimidatrice, cela n’aurait fait qu’envenimer ses blessures et son sentiment de séparation.


De plus, le fait d’être classifiée en tant que victime aurait contribué à amoindrir mon estime personnelle. Heureusement, les paroles de Lucy ne m’ont pas blessée parce que je ne les prenais pas personnellement. En fait, je me percevais comme étant sa cible favorite et j’avais senti que ses attaques n’étaient qu’une projection de ses blessures personnelles.

Les adultes disposaient de diverses méthodes qui leurs permettaient de s’occuper de nous à notre insu. Effectivement, les moyens d’intervenir spontanément ne manquaient pas, que ce soit la surveillance dans la cour de récréation lors du dîner ou de dîners avec des adultes pour Lucy. Ce dont Lucy nécessitait le plus était de ressentir à nouveau et quand elle y serait parvenue, l’intimidatrice en elle se serait effacée et elle aurait apte à retrouver son humanité une seconde fois. Cependant, la question réside dans la manière de défendre et de protéger les autres enfants des insultes et des altercations de Lucy avant que celle-ci retrouve sa part d’humanité. Si les adultes avaient eu des yeux pour la comprendre, ils auraient vu clairement son manque d’empathie et sa dominance à l’égard de ses pairs. Était-il nécessaire qu’il y ait eu une victime avant qu’ils ne s’aperçoivent qu’une intimidatrice envahissait Lucy? Elle était en chute libre et pourtant, personne ne savait comment l’attraper.


Lorsque je pense à Lucy, je réalise que je ne veux plus la frapper. En effet, j’aimerais la prendre dans mes bras et m’excuser. Je suis désolée de lui avoir fait peur parce que j’étais frustrée ou humiliée. Je lui dirais que je ne lui en veux pas et que je comprends les raisons pour lesquelles elle se sentait dans l’obligation de blesser autrui. J’ajouterais que je suis désolée que la vie ait fait en sorte qu’elle ait eu trop d’épreuves à surmonter. En dernier lieu, je lui dirais que j’espère qu’elle ait rencontré une personne qui a su prendre soin d’elle de manière à ce qu’elle ait été apte à retrouver ses larmes ainsi que son humanité dans son intégralité.


Dr Deborah MacNamara est membre du corps professoral du Neufeld Institute, auteure succès du livre Jouer, grandir, s’épanouir, et directrice du centre Kid’s Best Bet Counselling and Family Resource Centre.

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