Inviter consciemment les enfants à entrer en relation

Updated: May 8

Écrit par Hannah Beach (13 février 2020)

Traduit par Nathalie Malo

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https://hannahbeach.ca/creating-a-conscious-invitation-into-relationship/


La question relative à l’importance de la relation dans le domaine de l’éducation fait l’objet de nombreux débats, et ce, à juste titre! En effet, l’établissement de relations saines et solides avec nos élèves représente un élément qui est indispensable à la création de communautés d’apprentissage qui s’avèrent être sécuritaires sur le plan émotionnel.


Je suis excessivement reconnaissante de l’apport du docteur Gordon Neufeld quant à l’élaboration d’un langage qui est à la fois accessible et intuitif, et qui porte sur l’amorcement et la préservation des relations. Ce dernier énonce notamment les trois rituels d’attachement fondamentaux que sont « le fait d’apprivoiser (collecting), de faire le pont (bridging) et de servir d’entremetteur (matchmaking) ». La première fois que j’ai entendu le docteur Neufeld dire que « l’apprivoisement » (collecting) était un rituel d’attachement, j’ai été impressionnée par la connotation intuitive de ce rituel ainsi que par le terme en soi. Suite au propos de celui-ci, l’adage culturel « Je dois reprendre mes esprits » (collecting myself), m’est venue en tête. Toutefois, cette expression a toujours eu une autre signification pour moi, soit de revenir à moi-même ou d’accomplir un retour conscient sur moi.


Selon moi, le mot « apprivoisement » correspondait parfaitement à l’invitation que nous adressons aux enfants et ce, étant donné qu’il évoque l’idée de les accueillir vers nous.

En cette époque de déconnexion, ces rituels d’attachement revêtent une importance considérable. Il est nécessaire de susciter des invitations conscientes dans le contexte d’une relation afin que nous soyons en mesure d’intégrer des pratiques qui favorisent le développement de relations au moyen de notre travail quotidien, et ce, dans le but d’aider nos élèves à se sentir liés à nous. En outre, ces pratiques nous permettent de créer la sécurité émotionnelle qui est indispensable à nos élèves afin qu’ils puissent apprendre, grandir et découvrir leur potentiel.

Alors, qu’est-ce que l’apprivoisement?

Il est fort probable que « l’apprivoisement » soit une démarche que la majorité d’entre nous pratique déjà de manière instinctive. Or, nous le faisons si spontanément, que bon nombre d’entre nous n’avaient pas de nom jusqu’à présent.


Quand nous « apprivoisons » un enfant, cela signifie que nous effectuons un effort conscient en vue d’établir un lien avec lui et ce, pour qu’il soit à l’aise avec nous. En réalité, les parents apprivoisent souvent leurs enfants de diverses façons au cours de la journée. Notamment, qu’il s’agisse de simples rituels de salutations lors de brèves séparations (soit, un câlin au matin ou une collation après l’école pour discuter de la journée) ou d’activités intentionnelles qui visent à forger une connexion (tel que de lire un livre ensemble ou de faire du tir au panier).


Il importe de mentionner que bien que nous soyons des adultes, la plupart d’entre nous ont recours à des rituels par lesquels nous pouvons renouer avec autrui et ce, après avoir été séparés. Effectivement, il semble que nous sachions instinctivement que le fait de se saluer suite à une séparation constitue une composante essentielle et inhérente à toute relation; qu’il s’agisse d’un simple « Bonjour! » ou bien de «Avez-vous passé une belle journée? »


Il se trouve que plusieurs enseignants apprivoisent instinctivement leurs élèves au début de chaque classe. Certains accueilleront chacun des enfants individuellement, à tous les matins, par un bonjour ou une poignée de main. D’autres initieront la journée avec une blague ou tout autre rituel qui a été conçu spécifiquement pour accueillir les élèves dès leur arrivée en classe. Cette forme d’apprivoisement ne sert pas uniquement à accueillir les enfants. En fait, elle permet également de reprendre contact avec eux sur le plan humain et de leur transmettre le message implicite : «Hé, je suis là pour vous! Vous êtes maintenant en classe, ici pour apprendre, et je suis là pour vous enseigner. Nous sommes dans le même bateau! »


L’apprivoisement des élèves se veut une approche qui est complètement différente d’une stratégie d’intervention de type questions et réponses dont les enseignants se servent fréquemment pour solliciter l’attention des élèves qui n’écoutent pas. Or, l’apprivoisement ne se résume pas à tenter de capter l’attention des enfants. Il s’agit plutôt d’activer ou de raviver la connexion ainsi que la relation qui existent entre deux parties. Autrement dit, les enfants apprivoisés seront prédisposés à nous écouter davantage, et conséquemment, notre classe sera plus facile à gérer. Néanmoins, cela ne représente aucunement le principal avantage lié à l’apprivoisement de nos élèves, mais bien un effet secondaire appréciable.


La raison pour laquelle les enfants apprivoisés nous écoutent et qu’ils s’avèrent plus «faciles» à enseigner, tient au fait qu'ils se sentent davantage liés à nous, et en sécurité émotionnelle. Ce sentiment de sécurité fait en sorte qu'ils sont plus susceptibles de suivre notre exemple et d'être réceptifs à notre enseignement. Si les élèves se sentent en sécurité, ils sont portés à lever la main pour répondre à nos questions, à prendre des risques créatifs sur la base de nos encouragements, à expérimenter de nouvelles choses sous notre surveillance et à être disposés à commettre des erreurs. Par ailleurs, au moment où nos élèves se sentent particulièrement confiants et détendus en notre présence, cela peut accroître leur aptitude à aborder d'autres perspectives et ce, sans qu’ils aient besoin de s’accrocher si fermement à leurs propres idées.

Des stratégies pour apprivoiser nos élèves

Il n’existe pas de façon simple ou correcte pour apprivoiser nos élèves. En réalité, chaque enseignant et chaque groupe d’élèves se distingue par son caractère unique. Ainsi, la solution consiste à élaborer et à mettre en œuvre des rituels qui sont fidèles et conformes à ce que nous sommes en tant qu’enseignants et individus. Ces rituels peuvent consister au simple fait de dire « Bonjour! » à chacun des élèves alors qu’ils entrent dans la classe, ou à instaurer des routines qui sont plus créatives.


Une enseignante que je connais, et que nous appellerons Deirdre, effectue une routine quotidienne d’apprivoisement qui est particulièrement intéressante. Deirdre est très artistique, elle s’habille avec des vêtements colorés, et elle porte des lunettes de lecture qui sont tout autant colorées et éclatantes. Sa routine d’apprivoisement s’est développée naturellement alors que ses élèves ont commencé à remarquer que ses lunettes étaient parfaitement et invariablement assorties à ses vêtements. À chaque début d'année scolaire, Deirdre dépose sur son bureau un grand panier dans lequel se trouve ses lunettes. Ce panier contient environ trente-cinq paires de lunettes dont les couleurs et les modèles sont variés; que ce soit de l’imprimé zébré à un motif à pois. Elle dresse un tableau où chaque enfant est classé par ordre alphabétique, et où le nom de ce dernier correspond à un jour de classe. Chaque matin, l’enfant dont le nom est inscrit sur le tableau pour la journée correspondante est invité à choisir les lunettes que Deirdre portera. Certains enfants prêtent une attention particulière afin de trouver des lunettes qui sont adaptées à la tenue de leur enseignante, tandis que d’autres estiment qu’il est plutôt amusant de choisir des lunettes qui sont dépareillées. Tout ce processus se déroule positivement, et ce rituel matinal ludique est un évènement que la classe attend quotidiennement avec impatience. Ainsi, il suffit de cinq minutes à Deirdre pour que ses élèves se sentent plus proches d’elle, qu’ils s’amusent ensemble et qu’ils soient prêts à apprendre.


Nous disposons de nombreux moyens pour apprivoiser nos élèves. Par exemple, dans le cadre de mon travail avec des adolescents, je débute habituellement chaque classe au moyen d’un bref « bulletin météo ».

Voici le fonctionnement de cette stratégie:

Nous sommes tous assis en cercle (y compris moi) et je demande à chaque élève qui se situe dans celui-ci de décrire les conditions météorologiques qui caractérisent le plus fidèlement la manière dont il se sent à cet instant. Entre autres, il peut être dit que c’est : «Orageux», ou «Rempli d’arcs-en-ciel», ou «Ensoleillé avec un risque d’averses de pluie». Cette façon de procéder me permet de savoir où se positionne chaque élève en un instant donné et ce, sans devoir connaître le moindre détail de la situation.

Pour les groupes d’élèves où il règne déjà un certain climat de confiance, le «bulletin météo» pourrait être une activité d’apprivoisement qui est appropriée. Par contre, dans d’autres groupes, il serait souhaitable de s’en tenir à une stratégie d’apprivoisement qui est plus simple et qui requiert un moindre niveau de confiance au préalable, soit la plaisanterie du jour ou la routine de lunettes de Deirdre.


Cependant, quoiqu’il en soit, il est important de débuter chaque classe par le biais d’une brève et captivante activité d’apprivoisement à laquelle nous devrions également participer en tant qu’enseignants.

Apprivoiser l’enfant avant de le diriger

L’apprivoisement peut être également utile au cours d’autres périodes décisives. Par exemple, un des aspects qui s’avère particulièrement frustrant concerne le fait de traiter avec des élèves qui n’écoutent pas, soit parce qu’ils se trouvent dans leur univers intérieur ou qu’ils nous ignorent délibérément. Bien qu’il soit tentant, en ces moments précis, d’hausser la voix, d’adopter un ton qui est plus sévère ou de recourir à toute forme de punition, il est préférable de tenter de créer une connexion avec les élèves et ce, en fonction du niveau où ils se trouvent présentement. En d’autres termes, en ces occasions spécifiques, il importe de garder à l’esprit le mantra suivant : «Apprivoiser avant de diriger». Or, cette façon de procéder ne suscite aucune complication puisqu’il suffit de vous introduire dans leur monde respectueusement. Tout dépendant de l’âge et de la personnalité des enfants, vous pouvez :


  • Vous accroupir près de leur pupitre, établir un contact visuel et leur sourire. Par la suite, vous pouvez échanger brièvement des banalités sur des sujets qui les intéressent.

  • Les toucher chaleureusement sur l’épaule afin d’obtenir leur attention et ce, s’ils semblent absorbés par leurs pensées.

  • Susciter une tentative de contact visuel avec eux, hocher la tête ou leur faire un signe que tout va bien (thumbs-up), au moment où vous leur communiquez des consignes et ce, lorsque vous êtes situés en avant de la salle de classe.

  • Démontrer de l’empathie à l’égard du fait qu'ils pourraient ne pas avoir envie de lire, ou de faire des mathématiques, ou de nettoyer leur pupitre pour le moment, et ainsi que vous comprenez qu'il peut être difficile d’accomplir des choses que vous n'avez pas envie de faire. Ensuite, une fois que vous sentez qu’une connexion s’est établie, dites-leur de nouveau qu’il est temps d’effectuer ces activités malgré tout et ce, en employant, avec eux, un ton qui est à la fois ferme et doux.


Je suis consciente qu’il peut nous paraître frustrant de procéder de cette manière. Néanmoins, il faut tenir compte du fait que certains enfants sont si éparpillés intérieurement qu’ils se trouvent dans l’incapacité de se consacrer à une tâche et ce, sans avoir été préalablement ancrés dans le moment présent. Or, la meilleure façon de les réintégrer dans la classe consiste à les aider à se concentrer de nouveau sur la relation qu’ils entretiennent avec nous. De plus, en apprivoisant les élèves de cette manière et ce, avant de leur demander de refaire une activité quelconque, nous pouvons donc éviter de les placer en une position adverse et, de la sorte, réduire la probabilité qu’ils manifestent de la résistance. En prenant quelques instants pour instaurer une connexion avec les élèves en fonction du niveau où ils se situent, et en leur montrant que nous sommes à l’écoute de leurs besoins, alors nous augmenterons la probabilité qu’ils deviennent des participants volontaires dans la classe.


Si vous désirez en apprendre davantage à propos des rituels d’attachement qui sont issus de l’approche relationnelle et développementale du docteur Gordon Neufeld, je vous invite à lire mes prochains articles qui aborderont les rituels d’attachement suivants, soit de faire le pont et de servir d’entremetteur, ainsi que la manière dont nous pouvons les utiliser dans nos salles de classe afin de sauvegarder et de maintenir les connexions existantes. Par ailleurs, je vous conseille de visiter le site web de l’Institut Neufeld pour en connaître davantage sur le sujet.


Je serais ravie d’entendre vos témoignages quant aux rituels d’apprivoisement que vous privilégiez avec les enfants dont vous avez la charge! Alors, je vous propose de partager vos idées avec moi!


Cordialement

Hannah Beach




Hannah Beach est une éducatrice, auteure et conférencière primée. En 2017, elle a été reconnue par la Commission canadienne des droits de la personne comme l'un des cinq principaux acteurs du changement au Canada. Elle est co-auteure de Reclaiming Our Students: Why Children Are More Anxious, Aggressive, and Shut Down Than Never — And What We Can Do About It (publié en avril 2020). Elle offre des services de développement professionnel à travers le pays et fournit des conseils en santé émotionnelle aux écoles.

Trouvez-la en ligne à https://hannahbeach.ca

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